Jules Mazaudier et le dolmen de Changefège

Mélanges pour André Marguet

Jules Mazaudier et le dolmen de Changefège (Lozère)

Par Jean-Louis Voruz

Article à paraître dans Mélanges à André Marguet, Revue Archéologique de l’Est

 Et ainsi passeront les années du futur qui tissent l’oubli du sacrifice et ramènent l’espoir, sans passion ni préférence ; Française ou allemande, la terre, ogresse salvatrice, toujours triomphe. Elle nivelle, elle abreuve, elle fertilise, elle redonne la vie à de minuscules destins. Elle capture la naissance d’un autre devenir. Elle bouche les orbites, elle remplit le crâne de celui-ci qui était un génie du temps de son vivant, elle fait germer le blé dans ses poumons, donne son teint aux fleurs, leur haleine aux roses ou préfère les orties.

à la fin du calendrier des souffrances, le dernier acte est écrit ! La légèreté radieuse de l’instinct de vie rebouche le flacon de l’horreur. C’est à vous couper le souffle ! Et comment ne voit-on pas plus clair dans les grandes absurdies de notre passage ? La guerre nous assassine, alors que nous avons été placés sur cette terre par amour.

 Jean Vautrin : Quatre soldats français (ref), 1. Adieu la vie, adieu l’amour. Robert Laffont, chez Pocket, janvier 2012, p. 30

Rassure-toi, cher André, ce ne sera pas de l’archéologie ! Aucun de ces longs argumentaires pour classifier des choses typologiquement bien contradictoires ne te sera asséné… ce ne sera pas non plus de l’historio-biographie, ni de l’histoire tout court, car il faudrait s’intéresser à la première guerre mondiale ! et ce ne sera pas non plus de la cartophilie pure et dure, donc « juste » aux yeux des collectionneurs… Non, je voudrais juste présenter mes Hommages au beau Jules, de 16 ans à peine, en tant que Brocanteur cartophile et ancien archéologue professionnel, ces deux passions s’étant rejointes pour discourir élégamment, et non moins futilement, de diverses choses du passé…

Donc, je m’attacherais ici au fait de porter à la connaissance des archéologues, mais aussi à celle des cartophiles lozériens, quelques données nouvelles exhumées par hasard dans un fort lot de 2000 belles cartes postales anciennes, acquises auprès de la famille Mazaudier, bien connue à Mende pour exercer le noble métier d’horloger-bijoutier. Il faut savoir ici que les trois cartes postales qui vont suivre ne sont pas des « cartes postales anciennes » éditées dans un cadre commercial identifié, avec références locales, mais des « cartes-photos » dont chacune résulte du tirage unique, par l’intermédiaire d’un cache à découpe fantaisie, de clichés pris par on ne sait précisément qui (le photographe étant sans doute le père). Dans les cartes-photos, certaines sont neuves, c’est-à-dire qu’elles n’ont pas été voyagées par la poste, tandis que les autres, portant le timbre réglementaire et l’adresse idoine, ont fait un petit détour par les PTTs, le timbre ayant été marqué par le nom du lieu et par la date.

La première carte montre, en gros plan, mais que voulez-vous, quand on n’a que seize ans, on est très fier de son équipement, Monsieur Jules Mazaudier, ayant écrit de sa main ( ?), mais sans l’envoyer, la mention « chemin de Changefège, 19 mai 1907 ». Un dimanche matin donc, et une sacrée « belle gueule » avec sa moustache à peine naissante, ça valait bien le coup de se faire photographier (figure 1) ! Notre ami Jules arbore très proprement (tout comme un helvète), sa panoplie de petit matériel personnel, avant le chantier : le chapeau neuf, la calebasse (sans doute pleine !, mais de quoi ?), l’allumeur en bandoulière, la montre-gousset et, surtout, le magnifique piochon.

Jules Mazaudier - Figure 1

 Figure 1. Carte-photo neuve, c’est-à-dire pas utilisée par la poste, avec Monsieur Jules Mazaudier, ayant marqué au verso de sa carte postale « Chemin de Changefège, 19 mai 1907 ». Il s’agit d’un dimanche matin, et le futur fouilleur, de seize ans, montre très fièrement son équipement personnel. Collection Juliette Bois-Gerets.

La deuxième carte porte une mention écrite de la même main, qui fera s’essbaudir les archéologues : « Dolmen de Changefège, 19 mai 1907 », car elle constitue un intéressant témoignage de la conception de la fouille archéologique à cette époque. On le découvre en pleine action dans le dolmen, ayant fait tomber le chapeau, puis la veste. Il s’agit d’une photographie fort rare, où l’on voit le fouilleur de face, seul, déboutonné, le col enlevé et la gourde enlevée à sa droite. On voit par ailleurs que la place de « fouille » est très réduite, à l’intérieur du dolmen coudé, et que tout l’extérieur du monument est vierge. Signalons ici qu’aucune loi n’interdisait à l’époque de se livrer, seul ou avec des gens rétribués, à une « recherche» telle qu’il est en train d’accomplir sur ce monument (figure 2). Si l’on en croit Adrien de Mortillet (1905), le dolmen est hélàs reconnu depuis 30 ans déjà à l’époque, et donc déjà pillé : la table est inclinée et, à gauche, les pierres dressées constituent les orthostats de la cella.

Jules Mazaudier et le dolmen de Changefege - Figure 2

Figure 2. Carte-photo neuve, avec Jules Mazaudier au centre du dolmen de la Tuile à Changefège, commune de Balsièges, à l’altitude de 956 m. Notre ami Jules a enlevé son chapeau, et a marqué au verso de sa carte postale « Dolmen de Changefège, 19 mai 1907 ». Collection Juliette Binoche.

En archéologie, il est très rare d’obtenir des informations inédites concernant la pratique de la fouille funéraire, le mégalithisme et l’état de dolmens au début du Xxe siècle, surtout lorsque ces derniers sont bien connus par de multiples érudits.

C’est donc pourquoi je ferai ici un bref commentaire relatif à l’intérêt pour l’histoire, ou plutôt la petite histoire, de la fouille d’un dolmen situé à Changefège (commune de Balsièges, Lozère) sans intervenir à propos de l’architecture, de la typologie ou des tenants et aboutissements plus spécifiquement archéologiques concernant ce monument. Le toponyme Changefège, localisé à 3 km au sud-ouest de Mende sur le territoire de la commune de Balsièges, qui s’étage entre 650 et 1093 mètres d’altitude, désigne trois entités : le Causse, le village et deux dolmens situés à 500 mètres de celui-ci et dominant le Lot de 200 mètres. La proximité de Mende a fait que de nombreuses personnes se sont déplacées jusqu’aux dolmens, ou les ont utilisés au titre de référence archéologique. Le premier, dit « dolmen de la Tuile », appartient au groupe des mégalithes à vestibule coudé des Grands Causses (Mortillet 1905, Chevalier 1984, pl. 114, n°1) et demeure encore aujourd’hui architecturalement intact dans son tumulus. Le second, dit « dolmen de la Couronne de Mende », relève du même type et constitue le théâtre de notre histoire (Mortillet 1905, p. 10, fig. 5, et Chevalier 1984, pl. 110, n°3). Le musée Ignon-Fabre de Mende présente des objets issus de leur fouille.

En épilogue, on ne résistera pas à la figure 3 : devant une rivière (sans doute moins grosse que le lac de Lamartine), le Lot, près de Mende, notre ami Jules Mazaudier salue les dames de son entourage et montre, très fièrement, sa nouvelle bicyclette !

Jules Mazaudier- Figure 3

Figure 3. Carte-photo neuve. Jules Joseph Marie Conflit Mazaudier présente ses hommages et salue les gens, sans oublier non plus les damoiselles lozériennes (il doit être fier de sa superbe bicyclette !) … La photographie a dû être prise pendant l’hiver1908 au bord du Lot, près de Mende. Collection Juliette Castagno di Vorucci.

Là, on était dans la jeunesse insouciante d’un jeune bourgeois de la ville. Sept ans plus tard, il est mort, à 23 ans, à la guerre : né à Mende le 11 mars 1891, Jules Joseph Marie Conflit Mazaudier, mobilisé au 142e , puis sergent au 342e Régiment d’Infanterie a perdu la vie en opération le 2 novembre 1914 en Belgique, à Wystschete-Hermenel.

Et bien voilà ! J’ai simplement tenté d’intégrer les anecdotes que suggère ma double lecture d’archéologue et de brocanteur au travers du prisme étroit de la collection de cartes postales de la famille Mazaudier, et je dois dire que ma dilection est absolument certaine envers cette très modeste, voire symbolique, fouille préhistorique et son auteur. Et puis, en ma qualité d’archéologue lithôlatrique, ayant moi-même participé à la joie de comprendre et d’analyser ce qui a pu se produire dans les passés funéraires et mégalithique tels que ceux de Changefège, je dois observer qu’il y a désormais plus de 105 ans déjà que s’est déroulée cette anecdote dolménique…

Bibliographie

Chevalier Y., 1984. L’architecture des dolmens entre Languedoc et Centre-Ouest de la France. Bonn, Habelt, Saarbrücker Beiträge zur Alterskunde, Band 44, 287 p., 45 fig. et 152 Pl.

Mortillet A. de, 1905. Les monuments mégalithiques de la Lozère. Paris, 61 p.

Voruz J.-L., 1992. Hommes et Dieux du Néolithique, les statues-menhirs d’Yverdon. Annuaire de la Société Suisse de Préhistoire et d’Archéologie, vol. 75, p. 37 – 64.

 

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À propos de Jean-Louis VORUZ

Archéologue hors statut. Docteur en préhistoire, habilité à la direction de recherche. Responsable de l’étude de la grotte du Gardon, Ambérieu-en-Bugey (Ain).
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Une réponse à Jules Mazaudier et le dolmen de Changefège

  1. Ast Camara Karinne dit :

    Bonjour Jean- Louis,
    Tu sais évidemment qui je suis! La magie d’internet opère, je suis tombée sur tes travaux en aidant à déménager l’appart. de Tante Mad, l’ archéologie m’a toujours fascinée comme plein d’autres sujets d’ailleurs, La famille, mes ancêtres, les autres cultures, les fleurs…
    J’ adorerai visiter une grotte préhistorique avec un spécialiste comme toi, de ma famille en plus…!
    J’ai dévoré la série : Les enfants de la Terre , de J.M Auel. Le roman permet de se mettre à la place de ces premiers hommes ¨modernes¨ et de réaliser le chemin parcouru depuis et ce que nous avons perdus aussi…
    Que penses-tu de ces romans toi l’archéologue de terrain et d’études?
    Au plaisir de te voir une fois , peut-être chez toi , et tes filles aussi enfin vous tous quoi .
    Cordialement , ta petite cousine . Karinne

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